De l’islamophobie à l’islamoparanoïa par Eric Vandorpe – publié le vendredi 9 décembre 2011


LA DÉRÉLICTION DU LANGAGE ISLAMO-RÉPUBLICAIN

Face à la difficulté du repérage clinique de la paranoïa, du fait de sa cohérence logique, le célèbre psychiatre-psychanalyste Jacques Lacan a défini un nouveau critère diagnostique de la psychose : « la présence de troubles du langage » (7). Le néologisme en est le prototype : le délirant a besoin de créer de nouveaux mots pour penser et communiquer la néo-réalité imaginaire qu’il est le seul à vivre. Mais dans un délire collectif, les sujets possèdent déjà une langue commune, qu’ils réutilisent en la subvertissant de sa signification originelle. Et l’islamoparanoïa est précisément cela : un révisionnisme sémantique systématique des signifiants fondateurs de la République et de l’islam.

La « laïcité » a subi une terrible inversion sémantique qui en fait désormais le plus perverti des concepts républicains. L’article premier de la loi de 1905, dite de séparation des Eglises et de l’Etat, l’avait défini comme une obligation de l’Etat, requis d’ « assurer la liberté de conscience » et « le libre exercice des cultes », lesquelles supposent la liberté d’expression religieuse des citoyens, y compris par le port de tenues et signes religieux dans l’espace public. Cette obligation s’est inversée en quelques années, la laïcité devenant un devoir incombant aux seuls citoyens, sommés d’être « neutres », désubjectivés, d’exercer leur liberté religieuse dans le seul domaine où elle n’a plus de sens, parce qu’elle va de soi : la « sphère privée ». Dérive totalitaire transformant les citoyens en marionnettes désubjectivées, malléables à merci.

Le « voile » islamique (hijab) a subi une inversion sémantique similaire. Le drame de la loi anti-voile de 2004 n’est pas tant d’avoir interdit le port d’une tenue traditionnelle que d’avoir nié que cette tenue en soit une en en faisant un « signe religieux ostensible ». La signification du voile s’en est, depuis, trouvée inversée : il ne sert plus à « voiler, cacher » (hajaba) une partie du corps – avec ce que tout vêtement signifie d’un rapport au corps et à la sexualité dont chacun est libre en démocratie, y compris les adolescentes – mais, avec l’adjectif quasi néologique « ostensible », à « montrer, exhiber » son appartenance religieuse !

Ce révisionnisme a ouvert la porte à nombre de dérives. Au début de l’année 2010, au lycée Auguste Blanqui de Saint-Ouen, des lycéennes se sont retrouvées exclues de cours, sans grand émoi dans l’opinion publique, au seul motif qu’elles étaient habillées, ont expliqué les responsables pédagogiques, de « longues robes noires » : décider que devient « signe religieux ostensible » tout vêtement en usage dans tel groupe religieux, c’est ce que, dans le jargon psychiatrique, on nomme précisément un « trouble du langage ».

On peut multiplier à l’envie le répertoire de cette déréliction du langage dans le discours sur l’islam. La « chari’a », nom de la Loi en islam, correspond, dans l’imaginaire collectif, à une Anti-Loi, une Loi antinomique, autorisant la décharge sans limites de toutes les pulsions sexuelles et agressives de l’homme (polygamie, répudiation et lapidation des femmes, main coupée du voleur, meurtre de l’infidèle). On s’obstine à traduire « jihâd » par « guerre sainte », quand bien même les islamologues s’épuisent à rappeler qu’il signifie littéralement « effort » vers Dieu, que l’archétype en est, conformément à un célèbre hadîth, le « Grand Jihâd », la lutte spirituelle contre l’égo passionnel.

Quant à la religion musulmane, le psychanalyste Fethi Benslama constate même qu’il n’existe plus, depuis la fin des années 90, de signifiant pour la désigner : le terme « islamisme », qui depuis le XVIIe siècle avait cette fonction, a été confisqué au profit de la nomination des mouvements politiques activistes et extrémistesii. Ne subsiste, partant, qu’un terme fourre-tout, « islam », lieu de tous les malentendus, désignant, selon le contexte, le dogme, les peuples, la civilisation, voire les dérives extrémistes (8)de cette foi, et qui, in fine, est devenu le nom d’un frisson. L’ensemble de ces dérives sémantiques explique qu’il n’est plus possible de parler sereinement de l’islam dans l’espace social, le langage perverti nous plongeant d’emblée dans le malentendu.

L’« ISLAMOPARANOÏA » : LA CRISE SYMBOLIQUE DE L’OCCIDENT

Ce négationnisme linguistique nous indique que nous sommes bien dans le processus d’exclusion propre aux psychoses, celui que Lacan, par opposition au « refoulement » névrotique, a théorisé, dans une thèse devenue célèbre, comme « forclusion du Nom-du-Père » (9). Le psychanalyste indique par cette expression que le sujet délirant se met à décompenser au moment où il rencontre dans sa vie des signifiants liés au registre sémantique de la paternité en tant qu’il est le registre de la Loi symbolique.

Ces signifiants, inassimilables pour son psychisme, en sont alors « forclos », exclus. Or l’islamoparanoïa se réactive précisément chaque fois qu’un fait d’actualité amène la conscience « occidentale » à rencontrer en l’islam cette dimension patriarcale de la Loi : en témoignent la récurrente butée sur la question de la chari’a, mais aussi sur les interdits sexuels (le voile), les obligations rituelles (prière du vendredi, construction de mosquées), les interdits alimentaires (le halal, l’alcool).

Les élites européennes sont ainsi devenues psychiquement incapables de concevoir que des femmes puissent décider librement de fixer des limites à leur propre sexualité en se voilant, par quoi elles signifient aux hommes que s’ils veulent avoir quelque commerce sexuel avec elles, ils devront en passer par la Loi symbolique, à savoir le mariage. Dès lors, intellectuels, politiciens et médias n’ont d’autre possibilité que de délirer en voyant dans le voile un symbole de soumission, subi ou inconscient, ou un signe prosélyte.

Les mêmes ne peuvent non plus admettre que des hommes soient à ce point animés de spiritualité qu’ils préfèrent se prosterner, faute de place dans les mosquées, dans des rues sordides, plutôt que de renoncer à l’obligation rituelle de la prière du vendredi. C’est, énoncent-ils doctement, un geste d’affirmation identitaire, alors qu’au contraire, pour la majorité des fidèles, prier dans ces conditions constitue une humiliation narcissique.

Nous vivons dans des sociétés post-modernes, marquées par ce que le psychiatre-psychanalyste Charles Melman nomme le « libéralisme psychique »(10), où plus aucune limite ne doit venir contrarier le désir, autrement dit l’assouvissement des pulsions sexuelles, scopiques (désir de voir et d’être vu) et alimentaires. Partant, une religion, qui tel l’islam, continue d’articuler ces pulsions aux interdits d’une loi morale est devenue pour beaucoup incompréhensible, inassimilable, forclose. Et c’est pourquoi son nom même – tout comme le nom de son rejet – est désormais forclos, aboli, ce qui conduit Fethi Benslama à l’écrire désormais en le barrant : islamisme (11). Il y a donc bien un « choc des civilisations » : non pas, cependant, entre l’Islam et l’Occident, mais au sein de la civilisation occidentale, qui a mis en œuvre, assez récemment, une « nouvelle économie psychique » (12), liée à la fin des idéologies, au désenchantement du monde et à la déchristianisation.

Dans cette « société du spectacle », pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Guy Debord, où l’idolâtrie de l’image et de l’émotion s’est substituée au Verbe des religions monothéistes – en tant que Logos grec, simultanément « parole » et « raison » -, une religion qui demeure symboliquement structurée par l’interdit de la représentation et le primat de la raison est devenue anachronique.

L’islamoparanoïa n’est peut-être alors qu’un nom de la « psychose sociale », cette « actualité paranoïaque » (13), qui en tant que nouveau « malaise dans la civilisation » a pris la place de la névrose sociale de jadis. Au pessimisme de Freud voyant l’Homme réduit à l’insatisfaction du fait de la loi morale et religieuse succède désormais, à l’inverse, la promesse d’un bonheur absolu faite par l’économie et les techno-sciences, où la jouissance sans limites a remplacé le désir en tant qu’articulé à la Loi.

L’ISLAMOPARANOÏA : LA CRISE NARCISSIQUE DE L’EUROPE

Pourtant, ce libéralisme psychique, qui est le fondement du libéralisme économique, concerne l’ensemble du « monde occidental » et ne suffit pas à expliquer la rupture que constitue l’islamoparanoïa européenne avec l’islamophobie américaine. Certes, la permanence d’une forme sentimentale de la religiosité au pays de l’Oncle Sam y maintient un certain ordonnancement pseudo-symbolique, pseudo-patriarcal, du lien social, et rend la présence de l’islam moins anachronique. Mais si cette crise du symbolisme est plus marquée dans la vieille Europe, c’est qu’elle se traduit, s’historicise, par une crise narcissique identitaire.

Pour le comprendre, il importe de repérer la nature de l’angoisse inconsciente sous-jacente à cette islamoparanoïa. Un sondage IFOP pour Le Monde, paru en décembre 2010, nous la dévoile sans ambiguïté : l’islam est, pour plus de 40% des Français et des Allemands, « plutôt une menace pour l’identité de notre pays ». Une telle angoisse identitaire est propre au psychotique. Le névrosé ne se sent menacé dans son identité, même face au serpent ou à la foule qui l’angoisse. Le psychotique en revanche est taraudé par une angoisse mortifère, dite « de destruction » ou « de morcellement ». Là où chacun voit dans le miroir une image unifiée de soi-même, lui n’y voit qu’une image brisée, un corps morcelé, il a sans cesse peur de perdre son identité. Il a échoué à l’épreuve de ce que Lacan nommait le « stade du miroir », par laquelle chacun, normalement, se dote de la dose nécessaire et suffisante de narcissisme dont il a besoin pour vivre.

Or c’est bien une telle crise narcissique, identitaire, qui s’exprime à travers l’islamoparanoïa européenne depuis le début des années 2000 et qui se cristallise autour du « débat sur l’identité nationale ». L’idée s’est répandue partout que l’islam menace l’identité nationale, risque d’éradiquer la démocratie, les valeurs républicaines, la laïcité, l’égalité des sexes. L’anéantissement de soi par invasion de l’Autre est devenu un thème récurrent : Marine le Pen assimile les prières de rue à « l’occupation du territoire », Claude Guéant juge que « l’accroissement du nombre de fidèles (musulmans) et un certain nombre de comportements posent problème », l’ « islamisation de l’Europe » est devenue une certitude. Cette angoisse identitaire est nouvelle. Elle n’existait pas dans le racisme des années 70 ou 80 où l’immigré musulman, avec la fin du plein emploi, était perçu comme un simple rival économique, venant « manger le pain des français ». Nous sommes ainsi passés de l’islamophobie économique à l’islamoparanoïa identitaire.

Le célèbre psychanalyste anglais Winnicott rassurait ses patients psychotiques en leur disant qu’ils n’avaient à craindre de personne une destruction d’eux-mêmes, puisque leur identité, ils l’avaient déjà perdue, ils étaient déjà morts psychiquement : l’angoisse de morcellement est la « la crainte d’un effondrement qui a déjà été éprouvé » (14). Cette thèse s’accorde parfaitement au constat fait par Raphaël Liogier, Professeur à Sciences Po Aix, Directeur de l’Observatoire du religieux, pour lequel « l’islamophobie » est devenue le « symptôme » d’une « décadence européenne » déjà consommée (15).

Pour le sociologue, les années 2000 marquent un « tournant » où la « crise économique et sociale » de l’Europe des années 80 s’est mutée en une « crise symbolique », narcissique, liée à la globalisation. D’une part, à l’international, l’Europe a vu s’effondrer son autorité morale et politique – en témoigne le conflit irakien – au même titre que son économie, dépassée par l’Inde et la Chine. D’autre part, en interne, l’échec des différents processus d’unification (Euromed, Union Méditerranéenne, Constitution européenne) a créé des angoisses identitaires au sein des nations esseulées : chacune a pris conscience de son insignifiance en tant que nation sur la scène internationale. Et la France plus que tout autre, qui a en outre perdu son prestige intellectuel et culturel d’antan.

La haine du musulman a alors pour fonction de restaurer le narcissisme brisé des nations européennes. Freud avait vu juste, qui définissait le délire comme une « tentative de guérison une reconstruction » (16) . Incapable de s’identifier positivement à une Loi symbolique commune au travers d’un Idéal collectif – religieux, moral, rationnel, juridique ou politique -, les peuples européens n’ont d’autre choix que de se doter d’une identité en négatif qui consiste à nier la Loi patriarcale de l’islam. Prenant la tête de la « croisée », la France cherche alors à retrouver sa position patriarcale de « Patrie des Droits de l’Homme » et des « Lumières », en votant, au nom de ces mêmes fondements symboliques, des lois d’exception contre les musulmans.

LA « MUSLIM PRIDE » : UNE THÉRAPIE SOCIALE CONTRE L’ISLAMOPANOÏA

La renomination que nous proposons du racisme antimusulman par le terme « islamoparanoïa » en lieu et place de l’ « islamophobie » a pour enjeu fondamental de définir une politique militante spécifique. Un diagnostic différentiel n’a de sens qu’à déboucher sur une thérapeutique différenciée. La « Muslim Pride », telle que l’a théorisée Raphaël Liogier dans son appel programmatique lancé en avril 2011 (17), nous semble en mesure d’incarner cette thérapie sociale qu’il est urgent et nécessaire de mettre en œuvre pour lutter contre l’islamoparanoïa.

La voie de la guérison suppose que la France et l’Europe retrouvent confiance en leurs valeurs citoyennes, leurs lois et leurs institutions. Mais dans ce climat passionnel, irrationnel, où prime le déni de la réalité, les solutions qui passent par la voie de la raison sont d’emblée vouées à l’échec. C’est qu’on ne soigne pas le délirant en tentant de lui démontrer le caractère déraisonnable de son propos et de ses conduites. Dès lors, qu’il s’agisse de la négociation diplomatique avec l’Etat français, ou du combat juridique pour permettre aux jeunes filles et femmes voilées discriminées à l’école ou au travail de recouvrer leur droit, ou encore de la participation à des débats télévisés, où quoi qu’il dise, le musulman n’est là qu’à titre de bouc émissaire d’un

spectacle de mise à mort, toutes ces stratégies défensives, si elles sont nécessaires, ne peuvent suffire à changer la donne.Il est par ailleurs indifférent au paranoïaque que son persécuteur se taise ou réagisse. S’il se tait, c’est la « preuve » qu’il « complote » en secret contre la République ! S’il se montre citoyen, il est accusé de tenir un « double discours » ! S’il manifeste son mécontentement, il est taxé de « communautariste » !

Seul un grand mouvement social fondé sur l’émotion sera à même de fixer des limites symboliques au déchainement des passions. La « Muslim Pride » propose ainsi de se jouer avec humour des préjugés sur l’islam et de substituer au « musulman métaphysique » les musulmans réels dans leur diversité sociale, ethnique, culturelle et cultuelle. Cette Muslim Pride sera d’abord culturelle, artistique, avant que d’être politique. Puisque la raison est impuissante à renouer le contact avec la réalité déniée de l’islam, peut-être l’émotion artistique y parviendra-t-elle, par l’entremise de la musique, d’expositions, de films, de pièces de théâtre, etc.

L’enjeu est de taille : il s’agit pour les citoyens, quelles que soient leurs confessions ou absence de confessions et leurs orientation politiques, d’oser, à travers la défense de la pratique de l’islam, réhabiliter une certaine idée de la République et de l’identité européenne, celle où le lien social repose non sur l’exclusion – communautariste – du dissemblable, mais sur la reconnaissance de l’altérité, qu’elle soit sexuelle, religieuse, philosophique ou politique. La si souvent décriée fraternité islamique pourra t’elle s’unir à la si souvent oubliée fraternité républicaine ? Une « Muslim Pride » pour faire de « Liberté, égalité, fraternité » l’isthme qui conjoint l’Islam et la République ? Tout dépendra de l’aptitude des musulmans et de leurs grandes organisations à sortir de leur dépression collective, traumatique et réactionnelle à l’islamoparanoïa, où la honte d’être soi, l’aboulie de la volonté, l’apathie et l’inertie, les laissent depuis une dizaine d’années totalement impassibles face à la persécution institutionnalisée.

Notes :

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